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L’icône de la Transfiguration

La composition de l'icône, basée sur les récits évangéliques (Mt 17, 1-8; Mc 9, 2-9; Lc 9, 28-36), est disposée en deux registres très contrastés. Dans la partie supérieure, le Christ, éblouissant de lumière, est entouré par les prophètes Élie et Moïse légèrement inclinés vers Lui. Tous les trois se tiennent immobiles au sommet du mont Thabor, hiératiques et majestueux.


Le registre inférieur, par contre, met en relief le bouleversement des trois disciples Pierre, Jean et Jacques. Lorsque le Seigneur fut transfiguré devant eux, Pierre, ravi en extase, proposa de demeurer sur la montagne. Soudain, les apôtres furent enveloppés d'une nuée d'où se fit entendre la voix du Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir, écoutez-le! » (Mt 17, 5). Effrayés, ils se jetèrent face contre terre. Sur l'icône, Pierre est représenté encore à moitié debout, parlant au Seigneur, alors que déjà Jacques et Jean sont tombés à terre.


Cette réaction des apôtres, caractérisée par un mélange de stupéfaction, de frayeur et d'attirance, est propre à l'être humain témoin d'une vision surnaturelle. L'historien de l'art André Grabar souligne que les apôtres, devenus semblables aux visionnaires prophétiques de l'Ancien Testament (Isaïe et Ézéchiel en particulier), apparaissent toujours représentés bouleversés par cet instant de « vision directe » : « On possède plusieurs exemples anciens de ce genre d'images, toutes construites de la même manière : la vision apparaît frontalement dans un nuage de lumière ; le visionnaire la contemple et la montre à un acolyte, ou bien il est jeté à terre par la terreur qu'elle lui procure. [...] On retrouve les mêmes éléments combinés dans l'image de la Transfiguration telle qu'elle apparaît depuis le VIe siècle : l'auréole de lumière entoure le Christ, qui manifeste sa divinité en étant transfiguré, tandis que les trois apôtres présents lors de cette théophanie sont représentés comme des visionnaires, tombant à genoux ou projetés en arrière par la mystérieuse lumière. »


Le vêtement du Seigneur, d'un blanc éclatant (Mt 17, 2), est parfois recouvert d'une fine résille de traits d'or, le blanc et l'or étant des symboles de la gloire divine et de l'incorruptibilité. Le Christ se tient au centre d'une mandorle de forme circulaire ou ovale, par laquelle est indiqué le caractère céleste et immatériel de la vision. La mandorle sert à figurer la lumière inaccessible où Dieu habite, la gloire divine, commentée en ces termes par le théologien Vladimir Lossky : « C'est la gloire dans laquelle Dieu apparaissait aux justes de l'Ancien Testament, c'est la lumière éternelle qui pénétrait l'humanité du Christ et rendit visible aux apôtres sa divinité lors de la Transfiguration, c'est la grâce incréée et déifiante, partage des saints de l'Eglise vivant dans l'union avec Dieu ; enfin c'est le Royaume de Dieu où les justes resplendiront à leur tour comme le soleil (Mt 13, 43). »


Des rayons lumineux, irradiant du Christ, atteignent chacun des trois apôtres. On peut voir sur certaines icônes une figure géométrique inscrite à l'intérieur de la mandorle : elle représente la « nuée lumineuse » (Mt 17, 5), source transcendante des énergies divines. Cette figure géométrique prend parfois la forme de deux carrés entrecroisés aux côtés incurvés, dont l'un est posé sur la pointe, dessinant ainsi une sorte d'étoile à huit pointes, symbole des temps nouveaux et du « Huitième jour ». Rappelons ici que c'est exactement la même figure qui est inscrite à l'arrière du trône divin sur l'icône du Christ en Majesté. La forme pure du carré est interprétée par les Pères de l'Église comme le symbole de la perfection, de la stabilité et de la plénitude.

Cette lumière, dite « thaborique » ou « incréée », qui entoure le Seigneur, est un pur rayonnement des énergies divines, comme l'attestent les Pères de l'Église, Cyrille d'Alexandrie, Maxime le Confesseur, Jean Damascène, dès les premiers siècles, et spécialement saint Grégoire Palamas : « Dieu est appelé Lumière non selon Son Essence, mais selon Son énergie. » Il affirme que Dieu est participable à travers Ses énergies, permettant à l'homme de recevoir Sa grâce par une connaissance directe, même si, paradoxalement, la distance infinie entre Dieu et Sa créature demeure : « Il nous faut chercher un Dieu qui soit participable d'une façon ou d'une autre, afin qu'en y participant chacun de nous reçoive, de la façon qui lui est propre et par analogie de participation, l'être, la vie et la déification. »


Ainsi, par l'ascèse et l'acquisition du Saint-Esprit, l'homme est rendu capable de contempler la lumière divine incréée et dès lors il participe tout entier, corps-âme-esprit, à la sanctification de sa nature humaine. Cela signifie qu'un corps humain peut devenir incorruptible et que la matière peut être sanctifiée : « C'est cet Esprit qui, descendant sur vous, deviendra pour vous une piscine lumineuse, et en vous recevant dans son sein, d'une façon indicible, tout entiers, vous rendra en lui-même, de corruptibles que vous êtes, incorruptibles, de mortels immortels, vous faisant renaître non plus fils des hommes mais fils de Dieu et dieux par adoption et par grâce », écrit saint Syméon le Nouveau Théologien.


Nous saisissons donc toute l'importance de l'icône de la Transfiguration qui, figurant la gloire éblouissante du Seigneur, témoigne aussi de la capacité d'illumination de la nature humaine par l'Esprit Saint. « Lors de l'Incarnation, la lumière divine s'est concentrée pour ainsi dire dans le Dieu-homme, en qui la divinité habitait corporellement, selon la parole de saint Paul. C'est cette lumière de la divinité, cette gloire propre au Christ en vertu de sa nature divine, que les apôtres ont pu contempler au moment de la Transfiguration. Le Dieu-homme n'a subi aucun changement sur le Mont Thabor, mais, pour les apôtres, ce fut une sortie du temps et de l'espace, une prise de conscience des réalités éternelles. »

Sur l'icône, le centre de la mandorle apparaît nettement plus sombre que les pourtours, soulignant qu'à cet endroit, au contact du Seigneur, l'intensité de la lumière est telle qu'elle en paraît « plus sombre » ou « ténébreuse », exactement de la même manière que le soleil aveugle les yeux de ceux qui tentent de le regarder en face. Ce sont les « ténèbres éblouissantes », indiquant que Dieu, tout en Se révélant dans le Saint-Esprit par Ses énergies, reste inaccessible en Son Essence. En présence de la réalité divine, invisible et inaccessible, l'esprit humain est plongé dans une obscurité totale, au-delà du sensible et du conceptuel. Cette expérience est commentée en ces termes par un théologien contemporain : « L'expérience de la Lumière divine et incréée est en même temps une expérience de la "ténèbre" divine. Avec le Psalmiste, Palamas dit que Dieu "fit des ténèbres sa cachette" (Ps 17/18, 12). [...] Le terme "ténèbre" ne doit pas être perçu dans un sens négatif, mais comme une description de l'aspect transcendant de la Lumière. Il s'agit de la surabondance de la Lumière divine, son aspect débordant et aveuglant. »


Moïse et Élie entourent le Seigneur au sommet de la montagne : « Et voici que leur apparurent Moïse et Élie qui s'entretenaient avec lui » (Mt 17, 3). Contrairement aux apôtres, ils supportent la Lumière de Dieu. Tous deux avaient été témoins de la manifestation de la gloire divine sur une montagne et maintenant, ils reconnaissent la gloire de Dieu en la personne de Jésus. Moïse, personnifiant la Loi, et Élie, venant au nom des prophètes, attestent par leur présence que le Christ est en vérité Dieu incarné, celui qui a été annoncé par la Loi et les Prophètes. Déjà transfigurés et enveloppés par la mandorle lumineuse, ils touchent à peine le sol et se tiennent respectueusement inclinés devant Jésus, comme des serviteurs : « Là s'entretenaient avec toi dans l'attitude de serviteurs, Ô Christ Maître, ceux à qui tu avais parlé dans la fumée embrasée, dans l'obscurité et une brise très légère. »


La Tradition les présente aussi comme les représentants des morts et des vivants : en effet, Moïse est mort dans le désert avant d'atteindre la Terre Promise (Dt 34, 1-7) et Élie fut enlevé dans un char de feu à la fin de sa vie, son passage de la terre au ciel restant un mystère (2 R 2, 11-13). Ainsi on découvre parfois, dans les coins supérieurs de l'icône, Moïse et Élie conduits par deux anges, l'un tirant Moïse du tombeau et l'autre faisant sortir Élie d'un nuage. Ces représentations ont pour but d'insister sur le caractère eschatologique de la Transfiguration. Le Christ apparaît comme le Seigneur des vivants et des morts, dans la beauté de Sa gloire, qui ne sera pleinement révélée qu'au Second avènement, dans le siècle futur, bien que déjà secrètement présente et cachée derrière un voile, le voile de Son Corps.


Le Christ s'entretient avec les deux prophètes de Son départ (Lc 9, 31), qui n'est autre que Sa mort sur la Croix. Mais Sa crucifixion sera suivie de Sa résurrection, comme le souligne le théologien Paul Evdokimov : « Le Christ s'entretient avec Moïse et Élie et leur parle de sa Passion, de la Beauté crucifiée, mais justement, parce qu'elle est crucifiée, elle ne rayonne que davantage [...] et c'est le message secret de l'icône, qui ruisselle déjà de la lumière du matin de Pâques. » Accordant aux apôtres de voir un instant Sa gloire, Jésus les fortifie afin qu'ils comprennent que Sa Passion est volontaire et Il leur annonce Sa Résurrection. La haute montagne du Thabor évoque un autre sommet, le Golgotha, celui où fut « élevé » le Fils de l'homme sur la croix, mais déjà la Lumière jaillissant du Seigneur atteint les apôtres, les rochers, les arbres, et se répand sur le monde entier.

La transfiguration du Seigneur constitue une révélation de « l'éternité dans le temps » : c'est la même lumière, incréée et éternelle, qui éblouit aussi saint Paul sur le chemin de Damas et qui illumine le sépulcre au matin de Pâques. Elle franchit les limites de l'espace et du temps, comme l'affirme Vladimir Lossky :


« La lumière que les apôtres ont vue sur le Mont Thabor n'était pas un phénomène créé, météorologique, comme disait Barlaam, une lumière inférieure par sa nature à la pensée humaine. C'était la lumière propre à Dieu par nature : éternelle, infinie, incirconscrite dans le temps et dans l'espace, existant en dehors de l'être créé. Elle apparaissait dans les théophanies de l'Ancien Testament comme la gloire de Dieu, terrifiante et insupportable pour les créatures, parce qu'extérieure aux hommes avant le Christ. C'est pourquoi Paul, lorsqu'il était encore un homme extérieur, étranger à la foi au Christ, fut aveuglé sur la route de Damas par l'apparition de la lumière. Par contre, Marie-Madeleine a pu voir la lumière de la Résurrection qui remplissait le tombeau et rendait visible tout ce qui s'y trouvait, bien que le "jour sensible" n'ait pas encore éclairé la terre. »

Dans le Christ transfiguré, nous contemplons la nature humaine pénétrée des énergies divines et revêtue de l'habit de lumière. Le Christ, qui S'est incarné pour sauver l'homme déchu, a laissé voir aux trois apôtres sur le Thabor cette splendeur qui était aussi celle d'Adam avant la chute et que nous retrouverons à la fin des temps. Rassemblés le jour de la fête de la Transfiguration, les chrétiens chantent : « Transfiguré sur la montagne, Christ notre Dieu, Tu as montré à Tes disciples Ta Gloire autant qu'ils la pouvaient supporter. Fais luire aussi sur nous, pécheurs, Ta Lumière éternelle, par les prières de la Mère de Dieu, Donateur de Lumière, gloire à Toi ! »


Par la vision dont ils furent gratifiés, les apôtres accédèrent à la connaissance de l'Être divin dans la lumière de l'éternité et firent l'expérience d'une authentique union à Dieu. Une ancienne règle iconographique veut que l'iconographe débutant commence par étudier l'icône de la Transfiguration, afin que le Christ « fasse briller sa lumière dans son cœur », comme Il le fit pour les apôtres. Dans le manuel à l'usage des iconographes du hiéromoine et iconographe Denys de Fourna, il est demandé à l'élève de se placer devant l'icône de la Mère de Dieu et de réciter certaines prières, dont les versets de la Transfiguration, lors d'un court service de bénédiction pour son travail d'apprentissage de cet art sacré : « Que celui qui veut apprendre la science de la peinture commence à s'en approcher et à s'y préparer d'avance pendant quelque temps, en dessinant sans relâche et simplement, sans employer de mesure, jusqu'à ce qu'il ait acquis un peu d'expérience et qu'il fasse preuve de capacité. Puis qu'il adresse à Jésus-Christ la prière et oraison suivante, devant une image de la Mère de Dieu, de la Vierge Conductrice, pendant qu'un prêtre le bénit : "Roi du ciel, etc.", ensuite l'hymne de la Vierge, un invitatoire et les versets de la Transfiguration. »


Extrait de « Lumière Joyeuse-Le langage de l'icône » par Hélène Bléré. Éditions Racine (Bruxelles), 2014. p. 83-87. Avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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