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Iconographie : L’icône, ses caractéristiques et ses fonctions essentielles

De nos jours l'icône suscite un intérêt grandissant de la part de nombreuses personnes. Elle occupe une place particulière dans le monde de l'art et on peut l'aborder en général de deux manières : soit comme une peinture religieuse dont le sujet se rapporte au contenu de la foi chrétienne mais qui se distingue des autres par un langage pictural très spécifique ; soit comme un art sacré qui a vu le jour dès les débuts du christianisme, en tant que support de la vie spirituelle et liturgique de l'Église.

De fait, nous sommes en présence d'une image dotée de significations complexes et dont les racines visuelles plongent jusque dans l'art préchrétien. C'est au sein de l'Église Orthodoxe que l'icône a trouvé son expression la plus aboutie et sa diffusion perdure jusqu'à nos jours. Elle fut patiemment tracée et peinte sur de multiples supports par tous les iconographes, certains d'entre eux étant comptés au nombre des saints.

Recouvrant les murs et les coupoles des églises, les icônes forment une unité organique avec le bâtiment à l'intérieur duquel les chrétiens se réunissent pour célébrer la Divine Liturgie (d'un mot grec qui signifie « œuvre du peuple »). Les églises byzantines adoptèrent (vers le IXème siècle) le plan cruciforme surmonté d'une coupole au sommet de laquelle figure l'icône du Christ Pantocrator. Ainsi tout l'ordonnancement du bâtiment est centré sur la coupole, avec l'icône du Christ Pantocrator qui depuis le ciel étend Sa protection sur toute la terre et ses habitants.

Une question surgit alors : pour quelle raison l'icône occupe-t-elle une place si essentielle dans l'Église orthodoxe, recouvrant les murs des églises et présentes jusque dans l'intérieur des foyers chrétiens ?


Les fondements théologiques


C'est une question importante qui mène à comprendre la genèse de l'icône, c'est-à-dire comment l'Église au cours des premiers siècles de son existence a réfléchi sur le sens et la fonction de l'image. Il fallait expliquer en quoi l'icône est une image de la présence divine et quelle relation existe entre l'icône et les Écritures, faisant de celle-ci une image proprement liturgique.

Les Pères de l'Église se réunirent au premier millénaire à plusieurs reprises lors des conciles œcuméniques en vue de définir clairement le contenu dogmatique de la foi chrétienne face à l'éclosion de multiples hérésies qui pullulaient en ces débuts de l'Église naissante. C'est au sein de ces conciles qu'ils établirent les fondements théologiques de l'icône.


La question était : puisque Dieu est invisible par nature, comment est-il possible de Le représenter visuellement sur un support matériel réalisé grâce au savoir-faire et aux compétences d'un artisan ? De façon plus abrupte : peut-on peindre le visage de Dieu ? Dans l'affirmative, ne court-on pas le risque de créer une idole avec toutes les déviations qui l'accompagnent ?


Les saints Pères répondirent à ces questions qu'il était possible de représenter Dieu à travers l'icône du Christ pour les raisons théologiques suivantes. En tant qu'homme le Christ est né de la Vierge Marie à Bethléem, selon les Écritures. Mais cet homme Jésus est aussi le Fils de Dieu, c'est-à-dire la Seconde Personne de la Sainte Trinité. C'est pourquoi, en revêtant la nature humaine lors de Sa Nativité, le Christ réunit en Sa Personne les deux natures, divine et humaine.


La fête de la Nativité du Christ marque une étape essentielle de la foi chrétienne, car les chrétiens se distinguent de tous par leur foi en un Dieu qui ne reste pas dans le Ciel, dans les hauteurs, mais qui descend sur terre pour Se faire proche de tous les hommes, comme saint Jean le rapporte dans son Évangile : « Le Verbe s'est fait chair et Il a habité parmi nous » (Jn 1, 14), c'est-à-dire Dieu est descendu sur la terre pour le salut des hommes. Il s'agit là d'un événement absolument inouï qui nous place devant le mystère ineffable de l'Incarnation : celui d'un Dieu-Homme – le Christ – en qui sont réunies les deux natures – divine et humaine, en un tout à la fois indissociable et en même temps distinct.


En raison de tout ce qui vient d'être dit, les Pères de l'Église ont déclaré que la représentation du Christ sur les saintes icônes est légitime. À partir de là, les icônes sont reçues comme une image sainte qui offre à notre contemplation l'image de Dieu invisible à travers celle de la Personne du Christ, selon la parole de l'apôtre Paul : « Le Christ est l'image du Dieu invisible » (Col 1, 15).


C'est au cours du Concile de Nicée II (en 787) que les Pères de l'Église ont statué sur le caractère sacramentel de l'icône en confirmant sa légitimité au sein de l'Église et en affirmant que les icônes témoignent du même mystère que celui qui est annoncé par les Évangiles. En d'autres termes, les formes et les couleurs de l'icône sont l'équivalent du texte des Évangiles dans le sens où ces deux moyens de communication expriment le même mystère.


A cela s'ajoute la vénération due aux icônes, tant en public qu'en privé, qui consiste à rendre honneur à la personne sainte présente à travers son image. Et, sur ce point, les saints Pères ont opéré une distinction fondamentale entre vénération et adoration, cette dernière ne pouvant être rendue qu'à Dieu seul.


La crise iconoclaste


Toutes ces déclarations autour du statut de l'icône dans l'Église relèvent d'une réflexion complexe autour de cette image, et il nous paraît important de rappeler que cette réflexion fut à l'origine de nombreux débats et d'une crise aiguë au sein de l'Église, connue sous le nom d'iconoclasme. L'on vit s'opposer frontalement les iconodules (ceux qui vénèrent les icônes) aux iconoclastes (ceux qui brisent les icônes).

Toutes les questions sur le rôle et la fonction de l'icône à propos desquelles les Pères de l'Église avaient statué furent contestées. Pour les iconodules, il est tout à fait légitime d'exprimer les réalités divines par une image fabriquée dans la matière puis de la vénérer. Pour les iconoclastes au contraire, ceux qui vénèrent les icônes sont des idolâtres et il faut détruire l'objet de leur vénération.


L'iconoclasme désigne le combat entre ces deux camps dont le souvenir est marqué par des persécutions intenses et féroces. Ces affrontements se déroulèrent au cours de deux périodes distinctes pendant les VIIIème et IXème siècles. Saint Jean Damascène (675-749) fut le plus important défenseur des icônes pendant la première période et saint Théodore Studite (759-826) pendant la seconde, tous deux nous laissant un ensemble d'écrits d'une grande richesse et toujours lus de nos jours.


Finalement le culte des saintes icônes fut définitivement rétabli lors d'un concile en 843, sous le règne de l'impératrice Théodora. Ce grand événement – survenu après plus d'un siècle de lutte au cours duquel nombre de moines et de confesseurs de la foi trouvèrent la mort – fut fêté le 11 mars 843. L'Église orthodoxe commémore cette date par la fête du « Triomphe de l'Orthodoxie », célébrée jusqu'à nos jours le premier dimanche du Grand Carême.


Le langage pictural de l’icône


Ce bref aperçu historique et théologique est essentiel pour comprendre dans quel contexte et sur quelles bases l'icône a été élaborée. Nous découvrons ainsi que la fonction de l'icône ne peut pas se réduire à la simple illustration d'un texte ou à une action pédagogique en vue d'enseigner certaines catégories de personnes considérées comme « illettrées ».


De fait, chercher à représenter Dieu à travers la Personne du Christ, signifie être placé devant une réalité surnaturelle, inconcevable et incompréhensible pour la raison humaine. Force est de reconnaître l'impuissance des moyens humains à rendre perceptible la présence divine, car aucune expression verbale, picturale ou architecturale ne peut comme telle exprimer Dieu. Il y a là quelque chose de l'ordre de l'impossible à vouloir transmettre l'irreprésentable par le représentable, l'invisible par le visible.


C'est sur le socle de cette « insuffisance » fondamentale que s'est formé le langage pictural de l'icône, par le choix délibéré de certains éléments ou procédés en vue d'exprimer au mieux l'adéquation entre le visible et l'invisible, le terrestre et le divin, permettant ainsi de rendre présent les mystères de la Révélation tels qu'ils ont été transmis par la Tradition de l'Église.


À la base du langage pictural de l'icône nous trouvons des formes stylisées, des couleurs codifiées posées en aplats, une représentation non naturaliste des figures humaines, des symboles ou figures hérités de l'Antiquité, une représentation de l'espace par le procédé de la perspective multiple (perspective dite « inversée ») etc.

Alors surgit devant nos yeux la beauté de l'icône, qui désigne artistiquement en un tout harmonieusement équilibré la plénitude de la relation entre l'homme et Dieu au sein d'un cosmos transfiguré. Il ne s'agit plus ici d'une représentation d'ordre esthétique, d'une quête du Beau éternel tant recherché par les artistes, mais bien d'une mise en présence avec une réalité divine, d'une théophanie. Cette vision iconique peut s'articuler autour de trois pôles majeurs :


1. La place centrale du visage, c'est-à-dire de la personne véritable

Il s'agit ici du visage du Dieu-Homme tel qu'il apparaît sur l'icône du Christ Pantocrator. Le nom apposé au visage établit une relation entre l'image et son original, ainsi le nom devient-il la marque de l'invisible dans le visible. Les visages transfigurés des saints témoignent du mystère de la personne unie à Dieu. Cela est particulièrement le cas pour la Mère de Dieu, car elle est le modèle parfait de l'être humain en qui s'est réalisée l'union avec Dieu. À travers la présence de ces visages iconiques inscrits dans la mémoire liturgique se révèle toute la beauté de l'amour de Dieu envers l'homme.


2. La lumière divine en tant que manifestation de la gloire de Dieu

L'iconographie est fondée sur la représentation du monde créé entièrement pénétré par les énergies divines sous la forme de la lumière incréée. Il ne s'agit pas ici d'une lumière terrestre créée, naturelle ou artificielle, mais bien de la lumière divine incréée, c'est-à-dire celle que les apôtres ont contemplée lors de la transfiguration du Seigneur sur le mont Thabor. Pour représenter la lumière divine, certains moyens picturaux ont été retenus par la tradition iconographique. Parmi eux, on trouve les fonds d'or, la dorure à l'assist, la peinture des corps et des vêtements qui suit le principe « de l'ombre vers la lumière », l'emploi de la couleur en tant que symbole pour désigner certaines manifestations d'ordre divin.


3. Éternité de la présence divine et représentation « hors du temps »

Dans l'icône nous contemplons la création telle qu'elle apparaîtra aux temps derniers, lorsque ce monde terrestre sera arraché à son état de chute et qu'il sera rendu à sa beauté originelle. Dès lors, le temps et l'espace n'appartiennent plus à ce monde terrestre car tous deux ont basculé dans l'éternité de la présence divine. L'espace de l'icône est celui de Dieu, donc tous les éléments architecturaux ou géographiques issus du monde créé n'obéissent plus aux lois de la gravité terrestre. Ils sont désormais représentés à travers le procédé de la perspective multiple dont le but consiste à ouvrir l'espace du tableau en direction du spectateur et non pas à créer l'illusion optique d'un espace en arrière-plan.

Les compositions complexes, élaborées à partir de la juxtaposition de plusieurs scènes sur une même icône ont pour but de donner une vision synthétique du caractère éternel de l'événement représenté (exemple : les icônes de la Nativité ou de la Descente du Christ aux enfers) ainsi que l'emploi d'une figure géométrique particulière – la mandorle – qui est un symbole visuel de la théophanie divine.



Art et Théologie : l’héritage de Saint Sophrony


C'est ainsi que les fondements théologiques et mystiques de la foi chrétienne sont représentés « iconiquement » en accord parfait avec la Tradition de l'Église portée par les grands ascètes et mystiques tels saint Ephrem le Syrien, saint Jean Climaque, saint Macaire le Grand ou, plus près de nous, saint Silouane, saint Séraphim de Sarov et saint Sophrony l'Athonite.


Dans l'icône s'unissent parfaitement l'art et la théologie, comme le dit si bien le Père Serge Boulgakov : « L'iconographie n'est pas une branche spéciale de l'art symbolique, elle est une vision et une connaissance de Dieu, qui apportent un témoignage esthétique d'elles-mêmes. Pour être telle en vérité, il faut que le peintre et le théologien ne fassent qu'un. L'art seul ne peut pas créer une icône, pas plus que la théologie par elle-même. »

Notre époque nous a laissé le précieux témoignage d'un iconographe réunissant dans sa personne une expression artistique accomplie et une élévation spirituelle exceptionnelle. Il s'agit de saint Sophrony l'Athonite (1896-1993) canonisé en 2019 et qui fut disciple de saint Silouane de l'Athos. Saint Sophrony fut dans sa jeunesse un artiste accompli avant d'embrasser plus tard la voie monastique. C'est à un âge avancé et porteur d'une vaste expérience spirituelle que saint Sophrony revint à la peinture, précisément à l'iconographie traditionnelle, dans le but de transmettre la réalité spirituelle qu'il avait connue.


« Il [saint Sophrony] comprenait l'iconographie comme la transmission stylisée d'une beauté pure qui devait être d'un autre monde et exempte d'aspects charnels et naturalistes. L'icône devait être l'image d'un monde ou d'une personne transfigurée, une projection dans l'éternité ». Ces derniers mots appartiennent à Sœur Gabriela qui nous donne un éclairage approfondi sur ce que fut le chemin artistique de saint Sophrony dans les nombreux ouvrages qu'elle a publiés récemment.


Depuis sa jeunesse le Père Sophrony se posait la question de la création et de la vérité dans l'art. Par le passé, il avait recherché le sens de l'être à travers l'art, mais plus tard il prit conscience que la voie de la vraie création consiste à s'approcher du Créateur Lui-même, de Celui qui est l'être véritable. Pour lui la question de la vraie création trouvait sa réponse dans la proximité de l'homme avec Dieu. Voici comment il s'exprimait à ce sujet à l'aide d'une belle image, celle d'une personne contemplant un peintre en train de travailler : « L'art a quelque chose qui peut aider à se rapprocher du premier Artiste. Quand il m'arrivait de peindre des paysages en plein air, des curieux s'approchaient par derrière et regardaient longtemps en silence ce que je peignais. De même j'aimerais pouvoir me tenir derrière le Seigneur et Le regarder créer ». Et qui est ce premier Artiste, sinon Dieu, le Créateur de toutes choses ?


Plutôt que d'opposer art profane et iconographie, saint Sophrony nous montre la voie à suivre qui n'est autre que celle de l'homme uni à Dieu, telle qu'elle se trouve aussi décrite et présentée par Wladimir Lossky dans son Essai sur la théologie mystique de l'Église d'Orient. Sous cet angle, l'artiste est fondamentalement un homme de désir, qui voit en Dieu le créateur de toutes choses, l'Artiste véritable, en qui sont présents le Bien, le Beau et le Vrai. L'homme cherchera donc à s'approcher autant que possible de la véritable source de la création dans une démarche pleine d'humilité.

Nous terminerons par ces quelques mots de saint Sophrony à propos des iconographes : « [...] Il y a beaucoup d'artisans mais peu de vrais iconographes. Faites une icône – pas une belle icône – comme un ouvrier, mais comme un artiste ».


Ici nous est montrée l'importance de la personne dans le processus de la création artistique. L'approche artistique est une composante essentielle du chemin de l'iconographe pour autant qu'elle soit transfigurée par une vie spirituelle profonde et authentique. Dans ce cas, la tâche du peintre d'icône ne se résume pas à copier, reproduire, imiter littéralement un modèle, mais bien à l'interpréter et le recréer en profondeur, conscient qu'il est de son indigence face à un tel sujet et pleinement ouvert à l'action de l'Esprit Saint.


La peinture d'une icône s'élabore, se vit, se conçoit et s'exécute dans le cœur profond du peintre. Cela revient à dire que le vrai sens de la peinture engage l'homme tout entier, corps-âme-esprit, et non pas seulement son intellect et ses dons artistiques. L'artiste est avant tout un homme de désir, traversé par le sens aigu et tragique de la condition humaine et qui aspire à s'élever vers l'éternité et la présence de Dieu. Dans cette quête pleine d'humilité, le peintre d'icônes cherche à faire une œuvre tournée vers ce qui est l'essentiel : la personne, à la fois celle représentée sur l'icône et celle qui regarde, établissant entre elles une relation vivante.


« C'est cela que montre le visage des saints sur les icônes. Ils sont lumineux, ils sont glorieux, et en même temps ils ne se détournent pas, ils ne rejettent pas la souffrance des autres, ils y participent et la prennent sur eux. C'est pour cela que cette joie est une joie douloureuse, une joie sans frivolité ».


HÉLÈNE BLÉRÉ


Ce texte nous a été confié par notre amie Hélène iconographe qui collabore régulièrement à notre bulletin. Il est celui d'une conférence qu'elle a prononcée au monastère de la Protection de la Mère de Dieu à Bussy-en-Othe le 22 octobre 2023 devant un large auditoire composé en partie de jeunes catéchumènes venant de notre archevêché. Hélène a remercié Mère Aimiliani et toute sa communauté de lui avoir proposé de faire cette conférence sur une brève présentation de l'icône, dans ses aspects et fonctions essentielles. Nous remercions Hélène et Mère Aimiliani grâce auxquelles nous avons l'opportunité de publier ce texte.



 
 

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