L'icône de la Sainte Trinité
- Paroisse de la Sainte Trinité

- 19 févr.
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L’icône de la Sainte Trinité est fondée sur le récit biblique de la visite effectuée par trois voyageurs auprès d’Abraham (Gn 18, 1-15). Dans ce récit, qui fut très tôt interprété par les Pères de l’Église comme une manifestation de Dieu, il est dit qu’Abraham, assis à l’entrée de sa tente près du chêne de Mambré, voit trois hommes devant lui. Il leur offre aussitôt l’hospitalité et leur fait servir un repas. Les trois mystérieux visiteurs, qui ne sont autres que Dieu en personne, annoncent une descendance au vieux patriarche et à sa femme Sarah, s’exprimant tantôt au singulier et tantôt au pluriel. Abraham, lui aussi, s’adresse à eux soit au singulier, soit au pluriel, comme s’il parlait au Dieu unique et à la fois aux trois Personnes divines. Le repas achevé, les trois hommes s’éloignent vers Sodome en compagnie d’Abraham, dont l’intercession en faveur de la ville sera entendue et agréée. […]
L’icône de la Sainte Trinité de l’Ancien Testament
D’après le manuel d’iconographie du Mont-Athos du moine Denys de Fourna, l’icône de la Sainte Trinité de l’Ancien Testament devait être peinte de la manière suivante : « Une maison, trois anges assis à table ayant devant eux, dans un plat, une tête de bœuf, des pains. Sur la table sont également disposés d’autres vases avec des mets, des bouteilles de vin et des gobelets. À droite des anges, Abraham portant un plat couvert et à gauche Sarah apportant une volaille rôtie. » C’est souvent par l’apparition d’un ange que Dieu se manifeste aux hommes dans l’Ancien Testament. Dès les origines de l’iconographie chrétienne, les trois voyageurs furent perçus comme des anges, des messagers divins (voir Gn 19, 1, les « deux anges » descendirent seuls à Sodome). Conformément à la représentation ancienne des anges, ils furent représentés sous la forme de trois jeunes gens vêtus de blanc, et l’iconographie postérieure leur ajoutera des ailes, un nimbe et un bâton de messager. Les anges sont assis côte à côte devant une table, comme trois personnes d’importance égale (mosaïque du ve siècle à Sainte-Marie-Majeure à Rome). Cette égalité, renforcée par leurs vêtements de même couleur, symbolise la Trinité dans Son ensemble (mosaïque du vie siècle de Saint-Vital à Ravenne). Dans d’autres cas, la composition de type pyramidal confère plus d’importance au personnage central, celui-ci étant invariablement désigné comme le « Seigneur », le Christ, accompagné de deux anges ; cette représentation est comprise comme une manifestation de la Trinité par certains Pères de l’Église. À l’arrière-plan de l’icône sont situés la maison d’Abraham, le chêne de Mambré et parfois quelques rochers. Au premier plan, devant la table servie, figure quelquefois un serviteur tuant un veau, préfiguration de la mort sur la croix du Sauveur.
Ce modèle d’icône dit « Sainte Trinité de l’Ancien Testament », conservé et fidèlement reproduit jusqu’à nos jours, servit de base à l’iconographe saint André Roublev (v. 1360-1370 – entre 1427 et 1430). Inspiré et guidé par l’Esprit, Roublev transforma la composition traditionnelle de l’icône en transposant les trois mystérieux visiteurs dans un plan purement divin, épuré de tous les détails anecdotiques. L’icône fut peinte pour l’église de la Sainte-Trinité de la Laure de la Trinité-Saint-Serge entre 1408 et 1425, à la demande de l’higoumène Nikon, successeur de saint Serge. La mémoire du saint moine iconographe fut l’objet d’une profonde vénération dès sa mort, au point que lors du Concile des Cent-Chapitres de Moscou (dit Stoglav), en 1551, l’icône de la Sainte Trinité fut proclamée modèle de toute icône orthodoxe. En effet, la beauté et la perfection des icônes de saint André Roublev ne pouvaient s’expliquer que par la sainteté de celui qui les avait peintes. L’art de Roublev, ne reflétant en rien le trouble des événements historiques de son temps, est essentiellement lié à la contemplation et à la prière silencieuse, joyaux de la tradition hésychaste. Saint André Roublev, qui était déjà vénéré depuis le xvie siècle comme saint à la Laure de la Trinité-Saint-Serge, fut canonisé en 1988 par le Patriarcat de Moscou, à l’occasion du Millénaire du Baptême de la Russie et sa fête est inscrite dans le Synaxaire à la date du 4 juillet.
L’icône de la Sainte Trinité peinte par saint André Roublev
Sur l’icône, nous voyons les trois anges assis autour d’une table au centre de laquelle est posée une coupe contenant un veau immolé. Au-dessus des anges sont figurés une architecture, un arbre et une montagne.
Le plat de jadis ainsi que les divers ustensiles garnissant la table cèdent la place au calice eucharistique seul. L’animal sacrifié devient l’Agneau sans tache, « l’agneau immolé depuis la fondation du monde » (Ap 13, 8), préfiguration du mystère de l’Eucharistie. Les mains des anges convergent vers la coupe devenue calice, annonçant le sacrifice volontaire du Fils de Dieu. Le dialogue intense entre les anges, signifié par la position de leurs corps et de leurs mains, dévoile le sens caché de ces trois figures si harmonieusement réunies, commentées en ces termes par le Père Jean Breck : « Elles représentent les membres du Divin Conseil, par qui fut décrété que l’homme serait créé à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1, 26). Ici, ils se livrent à la contemplation silencieuse du nouvel acte créateur par lequel l’homme déchu est racheté et rendu à sa gloire originelle. »
Le paysage historique près du chêne de Mambré est élevé jusqu’au plan éternel et céleste. Derrière l’ange de gauche, la tente du Patriarche est devenue le Sanctuaire céleste, la maison du Père : « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures [...] afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez » (Jn 14, 2-3).
L’ancien chêne de Mambré, au-dessus de la tête de l’ange central, est devenu l’arbre de vie du Paradis. C’est le bois de la Croix qui, par le Christ, devient l’arbre de vie du Paradis. « Adam mourut pour avoir mangé du fruit de l’arbre. Mais il retrouva dans l’arbre de la Croix la Vie par laquelle, Ô Miséricordieux, il jouit à nouveau des délices dans le Paradis », comme le chante l’Église pendant le Grand Carême.
Derrière l’ange de droite, dont le ton vert pâle du vêtement évoque la vie nouvelle dans l’Esprit Saint, se dresse une haute montagne. Celle-ci est interprétée par l’iconographe Grégoire Krug comme le symbole de l’élévation spirituelle par la pureté.
Abraham et Sarah ont disparu, laissant tout l’espace aux trois anges. Saint André Roublev les a volontairement écartés, car il s’est probablement souvenu de la parole du Christ : « Avant qu’Abraham fût, Je suis » (Jn 8, 58). Ces paroles expriment l’éternité de Dieu, éternité que partagent les trois Personnes de la Trinité.
Les visages des anges, d’une douceur incomparable, sont presque identiques, mais non uniformes, soulignant ainsi l’unité de nature des trois Personnes divines. La merveilleuse musicalité des couleurs, tels des éclats de vie et de joie, est soulignée par Léonide Ouspensky en ces termes pleins d’admiration :
« L’harmonie des correspondances des couleurs de l’icône de saint André est l’un de ses charmes principaux. On est particulièrement frappé par le bleu franc, fort et pur, du manteau de l’ange du milieu, à côté du jaune d’or, couleur de blé mûr, des ailes. Les couleurs nettes et franches de l’ange du milieu contrastent avec celles des deux anges de gauche et de droite qui, elles, sont légères et floues. Mais là aussi font irruption, telles des pierres précieuses, des taches vives de bleu. Saint André semble unir entre eux les trois personnages représentés indiquant ce qu’ils ont en commun et conférant à toute l’icône une joie calme et sereine. »
La question de l’identification de chaque ange à chacune des Personnes de la Trinité s’est posée à de nombreux iconographes et théologiens (par la couleur des vêtements ou par leurs gestes). Plusieurs interprétations très argumentées mais aussi divergentes ont été proposées.
Pour certains, l’Ange central figure la personne du Père, avec le Fils à sa droite et l’Esprit à sa gauche. Par cette « lecture » de l’icône, ils insistent sur la Monarchie du Père, Source unique de divinité et principe de l’unité des Trois, le Fils et le Saint-Esprit étant les deux mains du Père agissant dans le monde, selon saint Irénée. L’ange central, « le Père », est tourné vers « le Fils » (l’ange à gauche sur l’icône). L’ange à droite sur l’icône, dont la douceur des lignes évoque quelque chose de maternel, serait « l’Esprit », penché vers l’ange central, « le Père ».
Selon une autre approche, fondée sur le Credo, les anges sont groupés sur l’icône dans l’ordre du symbole de foi : « Je crois en Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit ». L’ange de gauche, « le Père », étant par nature indescriptible, porte des vêtements d’une teinte diaphane et presque transparente, symbole de transcendance infinie de Celui qui est la source. L’ange central, « le Fils », est reconnaissable par la tunique pourpre et le manteau bleu, couleurs franches et traditionnelles du Fils de Dieu incarné. L’ange de droite figurant « le Saint-Esprit » porte un manteau d’un vert translucide, symbole de la grâce vivifiante toujours renouvelée.
Enfin, une troisième approche conseille de ne pas chercher à identifier précisément chacune des figures angéliques, invitant plutôt à contempler dans cette icône les trois Hypostases divines comme la présence transcendante et mystérieuse du Dieu unique. Le père Georges Drobot souligne en outre que la grande sobriété du langage iconographique vise à représenter l’essence du mystère dans sa totalité :
« Les anciens iconographes [...] étaient avares d’indications symboliques, justement en raison de leur discipline ascétique qui interdisait tout jeu cérébral gratuit et rejetait le foisonnement d’idées dans la recherche de l’Unité. Ainsi, par exemple, dans l’icône de la Trinité de Roublev, il n’est pas indiqué où se trouve chaque Hypostase, ce qui n’est pas un hasard, puisque l’iconographe n’avait pas eu l’intention de représenter les trois Personnes réunies, mais l’apparition d’un seul Dieu Trinitaire sous l’aspect de trois anges, en soulignant l’Unicité. »
Toute la composition de l’icône est basée sur un cercle embrassant les trois personnages, symbole de la plénitude et de l’infini puisqu’il n’a ni commencement ni fin. L’inclinaison de leurs têtes, la position de leurs bras et de leurs pieds ainsi que leur attitude calmement recueillie donnent l’impression d’un mouvement circulaire, signe d’une vie intérieure intense. Dans la contemplation des trois Anges s’opère la jonction dynamique entre le léger mouvement circulaire des Anges-Personnes et l’immobilité hiératique de leurs visages.
L’icône nous introduit dans un espace sacré et intemporel, signifié par le plan curieusement incliné de la table centrale – table de la communion et cœur de l’hospitalité divine. La personne qui se tient devant l’icône voit s’ouvrir devant elle « l’espace » de l’amour et de l’intimité avec Dieu dans lequel elle est invitée à pénétrer. La révélation de l’Unité divine, telle qu’elle apparaît dans l’icône de la Trinité, suscite la louange et l’émerveillement chez les chrétiens qui ne cessent d’approfondir ce mystère et de nous livrer le fruit de leur contemplation.
« Peut-être que la connaissance qu’a l’Église de cette Unité qui passe toute raison, toute définition, n’a jamais été mieux exprimée et incarnée que par l’icône des icônes, la Trinité de Roublev, écrit le père Alexandre Schmemann, son aspect miraculeux tient à ce que tout en étant la représentation des Trois, elle est, au sens le plus profond du terme, une icône, c’est-à-dire une révélation et une vision de l’Unité comme la Vie divine elle-même, comme Celui qui est. »
Et l’archimandrite Sophrony ajoute :
« Aimer c’est vivre pour et en celui que nous aimons, dont la vie devient notre vie. L’amour conduit à l’unité de l’être. Il en est ainsi de la Trinité. “Le Père aime le Fils” (Jn 3, 35). Il vit dans le Fils et le Saint-Esprit. Le Fils “demeure dans l’amour du Père” (Jn 15, 10) et dans le Saint-Esprit. Et nous connaissons le Saint-Esprit comme amour parfait. Le Saint-Esprit procède éternellement du Père, vit en Lui et demeure dans le Fils. Cet amour unit l’Être divin tout entier en un seul Acte éternel. L’humanité doit, elle aussi, devenir une selon le modèle de cette unité : “Moi et mon Père nous sommes un” (Jn 10, 30) et “Qu’ils soient un, comme Toi, Père, Tu es en moi, et moi en Toi, qu’ils soient eux aussi un en nous” (Jn 17, 21). »
L’icône de la Sainte Trinité peinte par saint André Roublev entraîne notre regard bien au-delà des limites terrestres, nous transférant dans le cœur divin des Trois Hypostases. Seul Dieu peut se manifester aux hommes et franchir l’abîme ontologique qui sépare le Créateur de sa créature. Dans Sa bonté pleine de majesté, Il Se révèle proche des hommes et Se donne à contempler à ceux qui Le cherchent intensément. Le but de cette icône, souligne le père Georges Drobot, « n’est pas de conduire le fidèle à se tourner vers l’une ou l’autre Personne de la Sainte Trinité, en lui présentant l’image adéquate de chacune d’elles réunies sur une même surface, mais de lui permettre de prendre conscience, autant que cela est humainement possible, du mystère du Dieu Trine ».
Toute tentative humaine de description et de représentation du mystère divin relève de l’impossible, c’est pourquoi l’icône de la Sainte Trinité, et de fait, toutes les icônes, appartient au siècle futur, lorsque l’homme verra Dieu face à Face : « Cependant, ceux qui en sont dignes, ceux qui s’unissent à Dieu, parviennent à voir dès cette vie “le Royaume de Dieu venu dans sa force”, comme les disciples l’ont vu sur le Mont Thabor », affirme Vladimir Lossky. Seule une sobre approche du langage symbolique et prophétique de l’icône, dans le silence et la prière, nous permettra de percevoir, avec les yeux de l’âme, une « vision » de Dieu et d’entrer ainsi en présence de l’Amour sans limites.
Lors des vêpres de la Pentecôte, l’Église célèbre l’éternel mystère des Trois Hypostases d’où surgit ce courant d’amour qui rayonne sur le monde entier :
« Venez, peuples, adorons la Divinité en Trois Personnes, le Fils dans le Père avec le Saint-Esprit. Car le Père hors du temps engendre un Fils de même Royauté ; et l’Esprit Saint est dans le Père, Partageant la gloire du Fils. Unique Énergie, Unique Essence, Unique Divinité, nous T’adorons tous en clamant : Saint Dieu, Qui as tout fait par le Fils, le Saint-Esprit collaborant ; Saint Fort, Qui nous as fait connaître le Père et envoyé le Saint-Esprit dans le monde ; Saint Immortel, Esprit ConsolateurQui procèdes du Père et reposes dans le Fils ; Trinité Sainte, Gloire à Toi ! »
Ce texte que nous publions avec l’autorisation de notre amie Hélène iconographe qui collabore régulièrement à notre bulletin est tiré de son ouvrage malheureusement épuisé mais consultable dans toutes les bonnes bibliothèques « Lumière joyeuse, le langage de l’icône », Éditions Racine, 2014.



